– Vous avez besoin d’aide ?... «L'Arrache-cœur»
elena_krupskaya4 ноября 2012– Vous avez besoin d’aide ? demanda Jacquemort. L’homme le regarda. Il était vêtu d’un sac et de loques informes. – Vous êtes étranger ? dit-il. – Oui, répondit Jacquemort. – Sans ça, vous ne me parleriez pas comme ça, remarqua l’homme presque pour lui. – Vous auriez pu vous noyer, dit Jacquemort. – Pas dans cette eau, dit l’homme. Elle est variable, certaines fois, elle ne porte pas le bois, d’autres fois, des pierres peuvent rester à sa surface ; mais les corps y flottent toujours sans s’enfoncer. – Qu’est-ce qui est arrivé ? demanda Jacquemort. Vous êtes tombé de la barque ? – Je faisais mon travail, dit l’homme. On jette les choses mortes dans cette eau pour que je les repêche. Avec mes dents. Je suis payé pour ça. – Mais un filet ferait aussi bien l’affaire, dit Jacquemort. Il ressentait une sorte d’inquiétude, l’impression de parler à quelqu’un d’une autre planète. Sensation bien connue, certes, certes. – Il faut que je les repêche avec mes dents, dit l’homme. Les choses mortes ou les choses pourries. On les jette pour cela. Souvent on les laisse pourrir exprès pour pouvoir les jeter. Et je dois les prendre avec mes dents. Pour qu’elles crèvent entre mes dents. Qu’elles me souillent le visage. – On vous paie cher pour cela ? demanda Jacquemort. – On me fournit la barque, dit l’homme, et on me paie de honte et d’or. Au mot « honte », Jacquemort fit un geste de recul et s’en voulut. – J’ai une maison, dit l’homme, qui avait remarqué le mouvement de Jacquemort et souriait. On me donne à manger. On me donne de l’or. Beaucoup d’or. Mais je n’ai pas le droit de le dépenser. Personne ne veut rien me vendre. J’ai une maison et beaucoup d’or, mais je dois digérer la honte de tout le village. Ils me paient pour que j’aie des remords à leur place. De tout ce qu’ils font de mal ou d’impie. De tous leurs vices. De leurs crimes. De la foire aux vieux. Des bêtes torturées. Des apprentis. Et des ordures.
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